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Je suis fournisseur de produits de la mer et je souhaite me lancer dans un Bilan Carbone®
🐟 De la mer à l'assiette : pourquoi les industriels des produits de la mer ne peuvent plus faire l'impasse sur leur Bilan Carbone®
Un secteur économique stratégique face à l'urgence climatique
La filière française des produits de la mer représente un écosystème économique considérable. En 2023, la France comptait environ 4 220 navires de pêche et plus de 3 487 entreprises aquacoles, dont 2 392 réalisant des ventes directes à la consommation. Ces structures ont commercialisé plus de 185 000 tonnes de produits aquatiques pour un chiffre d'affaires de 929 millions d'euros. La consommation des ménages français en produits de la mer avoisine les 9 milliards d'euros en 2024.
Un impact carbone désormais mesuré
Longtemps angle mort des politiques climatiques françaises, la filière pêche vient de faire l'objet d'un bilan inédit. En novembre 2025, l'ONG BLOOM et le think tank The Shift Project ont publié la première estimation rigoureuse des émissions de gaz à effet de serre (GES) de la flotte de pêche française. Résultat : le secteur a émis 1,14 million de tonnes de CO2 équivalent (CO2e) en 2022, soit environ 0,2 % de l'empreinte carbone nationale, un niveau comparable à celui du trafic aérien intérieur (1,6 million de tonnes en 2023).
Ces chiffres révèlent surtout de fortes disparités selon les techniques : les chalutiers de fond représentent 46 % des émissions du secteur alors qu'ils ne constituent qu'un dixième de la flotte, avec un facteur d'émission d'environ 4 kg CO2e par kg de poisson débarqué. À l'inverse, les petits navires pratiquant casiers, lignes et filets (soit 73 % de la flotte) ne génèrent que 14 % des émissions totales.
Dans le même temps, le secteur est en première ligne face aux bouleversements climatiques. Le Centre de ressources pour l'adaptation au changement climatique (Gouvernement français) et le GIEC documentent des impacts déjà visibles sur les ressources halieutiques françaises :
- Réchauffement des océans et migrations d'espèces : les eaux françaises voient apparaître des espèces tropicales tandis que les espèces d'eau froide se raréfient. Les stocks de maquereaux se sont déplacés vers le nord depuis 2007, entraînant des conflits de quotas entre États.
- Acidification des océans : la diminution du pH fragilise les coquillages et les crustacés, mettant directement en péril l'aquaculture conchylicole. Il est démontré que les larves d'huîtres creuses du Pacifique sont très sensibles à la concentration de CO2 dans l'eau.
- Montée des eaux et événements extrêmes : les exploitations conchylicoles littorales font face à un usage toujours plus contraint du rivage, exposé à la submersion et à l'érosion côtière.
- Pénurie de ressources : selon l'Ifremer, le changement climatique pourrait provoquer des pertes de biomasse halieutique de 5 à 8 % d'ici le milieu du siècle et jusqu'à 23 % en fin de siècle dans un scénario de réchauffement à +4°C. À l'échelle mondiale, le GIEC estime que 60 % des pêches mondiales font face à un risque très élevé.

Comprendre et réduire son empreinte carbone n'est donc plus une option pour les acteurs du secteur : c'est un impératif stratégique, économique et réglementaire.
Qu'est-ce qu'un Bilan Carbone® ?
Le Bilan Carbone® est un outil de comptabilité des émissions de gaz à effet de serre (GES) développé à l'origine par l'ADEME (Agence de la transition écologique) au début des années 2000. Aujourd'hui, il s'appuie sur deux grandes méthodologies complémentaires :
- Le Bilan GES réglementaire, fondé sur le protocole GHG Protocol, qui classe les émissions en trois périmètres (appelés Scopes) selon leur nature et leur proximité avec l'entreprise.
- La méthode Bilan Carbone® de l'ADEME, qui applique ce cadre à la réalité opérationnelle des entreprises françaises en s'appuyant sur la Base Empreinte®, le référentiel officiel des facteurs d'émission.
Concrètement, les émissions sont organisées en trois scopes :
- Scope 1 : les émissions directes de l'entreprise : combustion de fioul ou de gaz, carburant des véhicules d'entreprise, fuites de fluides frigorigènes.
- Scope 2 : les émissions indirectes liées aux achats d'énergie : électricité consommée dans les entrepôts frigorifiques, la production, les bureaux.
- Scope 3 : toutes les autres émissions indirectes, le plus souvent le poste dominant : achats de matières premières (poissons, crustacés, emballages), transports amont et aval, déplacements professionnels, fin de vie des produits...
La démarche se déroule en quatre étapes : la définition du périmètre d'étude, la collecte des données d'activité, le calcul des émissions par multiplication de chaque donnée par son facteur d'émission, puis l'exploitation des résultats pour construire un plan d'action.
Dans la filière poissons et fruits de mer, les démarches de quantification des GES restent encore peu répandues mais progressent. The Shift Project a adapté la méthodologie Bilan Carbone® à la flotte de pêche française en 2025. Côté aval, des entreprises de transformation et de distribution comme Fleury Michon ou Sysco France ont initié des bilans de leurs activités de transformation agroalimentaire, intégrant les achats de matières premières marines dans leur périmètre Scope 3. Ces pionniers montrent la voie à toute la chaîne de valeur.
Cartographier ses flux et sa structure
Avant tout calcul, il faut dresser une carte complète des flux entrants et sortants de l'entreprise. Pour un industriel des produits de la mer, cette cartographie couvre typiquement les éléments suivants :
- Matières premières (produits de la mer) : les matières premières servant à l’élaboration des produits : poisson d’élevage, poisson sauvage, crustacés, céphalopodes, produits frais ou surgelés…
- Matières premières (emballages) : le carton, plastique, aluminium, verre… qui constituent les emballages des produits commercialisés. Leur pourcentage de matière recyclée, leur lieu de provenance peuvent permettre d’en affiner les résultats. Notons également que la fin de vie de ces emballages doit être prise en compte dans le calcul.
- Infrastructures de production : entrepôt frigorifique et chambres froides (fluides frigorigènes), atelier de transformation ou de conditionnement, boutique de vente directe, bureaux et espaces administratifs…
- Déchets générés : en séparant les déchets putrescibles des déchets d’emballages ou des ordures diverses (DIB).
- Équipements de production : tapis roulants, trancheuses, machines pour la mise sous-vide, compresseurs…
- Flux de produits : la livraison des matières premières du port de pêche jusqu’à vos infrastructures puis la livraison de vos produits jusqu’aux distributeurs. Si vous avez votre propre parc de véhicules, sont à comptabiliser : les camions frigorifiques, les poids lourds, les véhicules utilitaires légers…
- Collaborateurs et fonctionnement de l’entreprise : déplacements domicile-travail, voyages professionnels, flotte de véhicules commerciaux, achats divers et fonctions support.

Comptabiliser précisément ses émissions de gaz à effet de serre
Une fois la cartographie établie, il s'agit de quantifier chaque poste d'émissions. Voici les cinq catégories principales pour un industriel des produits de la mer, avec pour chacune les données à collecter, un exemple de calcul et les leviers d'action associés.
Catégorie 1 : Achats de matières premières (produits de la mer)
Données à collecter (liste non-exhaustive, qui évolue en fonction de la cartographie des flux) : quantités achetées par espèce et par origine (tonnes), mode d'élevage ou de pêche, pays d'origine.
Soit : 200 000 kg × 6,7 = 1 340 tonnes CO2e pour ce seul poste.
C'est souvent le poste dominant du Scope 3 pour un fournisseur de produits de la mer. Les espèces carnivores d'élevage (saumon, bar, dorade) ont des empreintes nettement plus élevées que les espèces filtrantes (moules, huîtres) ou les petits pélagiques sauvages (sardine, maquereau). À noter également : dans le cas où vous possédez, louez ou détenez des informations sur les consommations des bateaux de pêche qui travaillent pour vous, les données peuvent être affinées.
Leviers d'action : Diversifier les approvisionnements vers des espèces moins carbonées (moules, algues, petits poissons pélagiques), ou privilégier les fournisseurs en capacité de vous transmettre leur Bilan Carbone®, voire l’empreinte carbone associée à leurs produits. Certaines marques historiques du secteur des produits de la mer (Petit Navire) se lancent dans la commercialisation de produits 100% végétaux, tandis que des acteurs du végétal se lancent en parallèle sur des alternatives végétales au poisson comme c’est le cas d’Happyvore. Notons également que l’hybridation des navires de pêche a deux intérêts importants : réduire les consommations de fioul et donc les émissions de GES mais également réduire les coûts associés aux sorties en mer. Des tests sont en cours et permettent des économies de carburant de l’ordre de 20% comme le rapporte Ouest-France.

Catégorie 2 : Emballages et déchets
Données à collecter (liste non-exhaustive, qui évolue en fonction de la cartographie des flux) : tonnes d'emballages achetés par matériau (plastique, carton, polystyrène expandé), tonnes de déchets produits et modes de traitement.
Soit : 15 000 kg × (3,54 + 1,9) = 81,6 tonnes CO2e.
Leviers d'action : Substituer le polystyrène par des solutions alternatives (laine de bois, carton alvéolaire recyclé) dont l'empreinte de production est 2 à 4 fois plus faible. Une partie des produits peuvent être en verre ou dans des matières qui permettent la réutilisation de l’emballage, en développant des circuits de reprise et de consigne des emballages avec les clients professionnels (restaurateurs, GMS), vous pourrez réduire les émissions relatives à cette catégorie. Enfin, une fois n’est pas coutume, la sobriété est souvent un allié indispensable pour réduire ses émissions : en évitant les sur-emballages et en optimisant le grammage des barquettes et films plastiques, vous réduirez également les émissions liées à cette catégorie.
Catégorie 3 : Consommation d'énergie des bâtiments
Données à collecter (liste non-exhaustive, qui évolue en fonction de la cartographie des flux) : factures d'électricité en kWh, consommation de gaz naturel en kWh, fioul en litres, groupes électrogènes (carburant) en litres.
Leviers d'action : Améliorer l'isolation thermique des entrepôts (portes à fermeture rapide, rideaux d'air, isolation des toitures, déstratificateur pour les bâtiments à température ambiante) : des gains de 15 à 30 % sur la consommation sont couramment atteints. L’électrification est l’une des clés pour limiter les émissions générées, le passage à un réseau de chaleur urbain, le passage du gaz à l’électricité ou la mise en place d’unités d’autoconsommation (géothermie, panneaux photovoltaïques…) permettent également d’assurer l’indépendance technologique et financière de votre structure tout en limitant vos émissions de GES. Enfin, souscrire à un contrat d'électricité verte certifiée pour réduire les émissions de Scope 2 si vous réalisez votre mesure d’empreinte carbone en utilisant la méthodologie du GHG Protocol.
Catégorie 4 : Transport et logistique
Données à collecter (liste non-exhaustive, qui évolue en fonction de la cartographie des flux) : kilomètres parcourus par type de véhicule, tonnages transportés (pour l'exprimer en tonne.km), type de carburant, prestataires logistiques.
Leviers d'action : L’électrification des véhicules (voiture ou poids-lourd) est l’une des clés qui permet au transport de se décarboner. La performance des véhicules a fortement évolué ces dernières années et les prix des carburants rendent très compétitifs les véhicules 100% électriques. Des entreprises comme Transgourmet ont électrifié une partie de leur flotte de livraison urbaine et réduit leur empreinte logistique de manière significative. Ensuite, comme dans notre exemple, l’optimisation des tournées grâce à des logiciels de routage pour réduire les kilomètres à vide est un levier d’action important. Pour finir, l’usage du ferroutage (le poids-lourd est transporté sur une voie ferrée), ainsi que l’usage du transport fluvial ou maritime restent prioritaires pour limiter l'impact des livraisons de moyennes et longues distances.
Catégorie 5 : Fluides frigorigènes
Données à collecter (liste non-exhaustive, qui évolue en fonction de la cartographie des flux) : quantité de fluide rechargée dans les installations chaque année (en kg), type de fluide (R404A, R134a, R-22...).
Soit : 20 kg × 4730 = 95 tonnes CO2e pour une seule recharge.
Les fluides frigorigènes fluorés sont des gaz à effet de serre extrêmement puissants : 1 kg de R404A équivaut en impact climatique à plus de 4 tonnes de CO2e !
Ce poste est souvent sous-estimé mais peut représenter une part conséquente des émissions du scope 1.
Leviers d'action : L’entretien est clé, il est ainsi recommandé de réaliser un audit annuel des installations pour détecter les fuites. De plus, la migration vers des fluides naturels (CO2, ammoniac, propane) lors du renouvellement des équipements permet de grandement limiter les émissions liées aux fuites de certains fluides.
Faire de ses résultats des vecteurs de croissance et de transformation
Créer des indicateurs de suivi
Le Bilan Carbone® n'est utile que s'il est suivi dans le temps. Trois indicateurs clés permettent de piloter la performance :
- Intensité carbone par tonne produite : kg CO2e / tonne de produit fini. Cet indicateur suit l'efficacité carbone de la production et permet de comparer ses progrès indépendamment des volumes d'activité. L’indicateur peut se décliner à l’échelle de vos catégories de vente afin d’observer l’évolution de vos émissions à une échelle plus opérationnelle.
- Intensité carbone par euro de chiffre d'affaires : kg CO2e / 1 000 € de CA HT. Il mesure le découplage entre croissance économique et émissions.
- Ratio matières premières achetées / produits finis : kg acheté / kg vendu. Cet indicateur opérationnel permet de suivre l’efficacité de l’entreprise en comparant la quantité totale de matière reçue à la quantité totale de produits commercialisés.
Communiquer sur ses résultats à ses parties prenantes
L’outil Bilan Carbone® permet de répondre à de nombreuses questions : comment les données sont-elles structurées au sein de ma structure ? Quels sont les leviers d’action qui permettraient de réduire les pertes et d’améliorer l’efficacité de mon organisation ? Quels leviers d’action activer pour me positionner en tant qu’acteur de la transition ? Comment embarquer mes collaborateurs et parties prenantes dans la démarche de transition ?
Le Bilan Carbone® constitue ainsi un actif communicationnel à valoriser auprès de chaque partie prenante :
- Les consommateurs finaux : ils sont de plus en plus nombreux à vouloir connaître l'impact environnemental de leurs achats. Afficher l'empreinte carbone d'un produit sur son emballage, au même titre que le Nutri-Score, devient un argument de différenciation fort. Une étude Kantar (2023) montre que 59 % des consommateurs français déclarent vouloir réduire leur impact carbone à travers leurs achats alimentaires.
- Les distributeurs (GMS, restauration hors foyer) : ils subissent une pression réglementaire et sociétale croissante pour verdir leur chaîne d'approvisionnement. Leur décarbonation ne passera que par la décarbonation de l’ensemble de leur chaîne de valeur. Pour ne citer qu’un exemple parmi d’autres : Carrefour, à l'objectif de réduire de 20 mégatonnes les émissions de GES liées aux produits vendus d’ici à 2030 : les fournisseurs qui ne permettront pas d’atteindre ces objectifs risqueront d’être écartés des rayons.
- Les investisseurs et les banques : les critères ESG (Environnement, Social, Gouvernance) conditionnent de plus en plus les décisions de financement. Un fournisseur capable de présenter ses émissions mesurées et un plan de réduction crédible accède plus facilement à des financements verts, notamment via les prêts à impact (qui peuvent dans certains cas ouvrir le droit à des taux d’intérêt plus faibles).
Répondre aux enjeux réglementaires et se différencier
En France, la loi Énergie-Climat de 2019 impose déjà aux entreprises de plus de 500 salariés la publication d'un Bilan GES tous les quatre ans. Au-delà de la conformité réglementaire, le Bilan Carbone® est surtout un outil de différenciation commerciale.
Afficher l'impact environnemental de ses produits, que ce soit via un score carbone sur les emballages, une communication B2B structurée ou la participation à des appels d'offres publics exigeant des critères environnementaux, permet de se positionner sur le segment des acheteurs exigeants, professionnels comme particuliers.
Dans un secteur encore peu structuré sur ces questions, les premiers industriels à franchir le pas du Bilan Carbone® disposent d'une fenêtre d'opportunité réelle pour se construire une réputation d'acteur responsable, avant que la démarche ne devienne une obligation généralisée.
La question n'est plus de savoir si votre entreprise devra un jour rendre compte de son empreinte carbone. La question est de savoir si vous serez prêt avant vos concurrents.
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